Ayrault, un nom un peu dur pour les Arabes

La nomination de Jean-Marc Ayrault au poste de Premier ministre en France suscite déjà   l’embarras dans les pays arabes… « Ayro », comme son nom se prononce en français, veut littéralement dire dans des dialectes arabes « son pénis » (excuse my French).
Les rédactions arabophones ont tenté d’échapper à l’indécence et au ridicule, sans toujours y parvenir. Al Jazeera écrit ainsi en titre:
هولاند يعين أيرو رئيسا للوزراء.
Ce qu’un Arabe pourra comprendre comme: Hollande nomme son (hum hum) comme Premier ministre.
Un journal arabophone de Dubaï, al-Bayan, a lui laissé tomber dans son titre le nom de famille du Premier ministre, trouvant beaucoup mieux de l’appeler tout simplement Jean-Marc.
Le grand quotidien libanais An-Nahar a contourné la difficulté en écrivant les lettres l et t terminant le nom du monsieur et qui sont muettes en français afin qu’Ayrault se prononce en arabe « ayrolt' ». Le journal de référence du monde arabe, Al-Hayat, basé à Londres, a pour sa part retiré le y du nom pour faire Aro.
Une chaîne de télévision basée aux Emirats arabes unis a enfin fait circuler une note interne demandant à ses journalistes d’écrire en arabe non pas « Ayro », comme le voudrait l’usage en arabe, mais « Aygho ».
Un vrai casse-tête donc que cette nomination pour les médias arabes qui doivent craindre plus que tout une visite du responsable français dans leur région…

Télévision sous surveillance

Une énième chaîne d’information en continu s’est ajoutée ce mois-ci sans tambour ni trompette au paysage médiatique arabe « post printemps arabe »: Sky News Arabia (basée à Abu Dhabi), propriété du magnat australien Rupert Murdoch – en mauvaise posture en raison de l’affaire des écoutes illicites en Angleterre – et du prince milliardaire saoudien Walid ben Talal. Ce dernier devrait aussi lancer bientôt une nouvelle chaîne d’information financière en collaboration avec l’agence Bloomberg. Il y a déjà comme chaînes d’information en continu en arabe Al Jazeera (Qatar), Al Arabiya (appartenant à des Saoudiens mais basée à Dubaï), Al Alam (Téhéran), Al Hourra (Washington),  CNBC Arabia, France 24, BBC, Russia Today… Et j’en oublie.

Pourquoi tant de chaînes d’information en arabe? Parce que le marché est lucratif? Pas du tout. (Des gens du milieu parlent de déficits atteignant quelques milliards de dollars pour le millier de chaînes que comptent au total les pays arabes. Le vaste marché hispanophone est sans doute plus lucratif mais il ne compte que très peu de chaînes d’information internationales, ce qui montre son peu d’intérêt stratégique). Mais tout simplement parce que la télévision est dans les mondes arabes, cette zone stratégique clef riche en pétrole, un formidable levier politique et social comme l’a démontré ces dernières années la chaîne al-Jazeera. Le Liban me paraît une bonne illustration de cette situation: ce pays d’à peine 4 millions d’habitants, sans ressources naturelles, compte presque autant de chaînes de télévision qu’il a de partis politiques. Car si la télévision offre un reflet de la réalité, c’est presque toujours une réalité déformée par le prisme des idéologies ou des affiliations politiques, sociales ou religieuses. Et pas seulement dans les mondes arabes, Fox News aux Etats-Unis n’est certainement pas un modèle d’impartialité et d’objectivité dans sa « croisade » contre Barack Obama ou dans sa perception du conflit israélo-palestinien. La Russie n’a pas laissé libres très longtemps ses chaînes de télé après la chute de l’URSS…

La chaîne Al Arabiya se veut le fer de lance de la campagne de contestation contre les régimes syrien de Bachar al-Assad et iranien de Mahmoud Ahmadinejad. La chaîne multiplie les reportages et images très choquantes en provenance de Syrie – à nous donner le tournis et la nausée devant tant d’horreurs (je n’arrive plus à la regarder, tellement c’est trop) – mais ne dit mot sur la situation au Bahreïn où les troupes saoudiennes et émiraties avaient été envoyées en renfort pour mater des manifestants pro-démocratiques majoritairement de confession chiite. Al Manar, la chaîne du parti chiite libanais Hezbollah, présente les choses exactement à l’inverse d’Al Arabiya (le régime syrien « aimé de son peuple » est la victime de mercenaires dirigés par les « ennemis » de la résistance à Israël), insistant par ailleurs longuement dans ses bulletins sur la contestation au Bahreïn.

La liberté d’expression est toujours conditionnelle et réussit à se faire entendre plus ou moins selon ses thèmes (la religion, le sexe, sont des tabous) et les régimes. Les mondes arabes ne font pas exception à cette règle. On y constatera un vrai changement, une vraie « révolution », le jour où les grandes chaînes arabes témoigneront de façon professionnelle, éthique, critique, de ce qui se passe chez elles, dans leur propre pays, dans leur propre « camp ».

Cimetière de voitures

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Rien n’est peut-être plus éloquent de Dubaï que son cimetière de voitures.

Quelque 1.400 voitures de toutes les marques et de tous les prix sont en moyenne abandonnées chaque année par leurs propriétaires, selon la police. Des Mercedes, des BMW, des Aston Martin, des Audi, des Jaguar, des Porsche, se retrouvent parfois comme des épaves échouées sur le parking de l’aéroport de Dubaï par des expatriés frappés par un soudain revers de fortune. Qui sait, il y a peut-être aussi des riches trop riches qui se départissent ainsi de leur voiture de luxe plutôt que de s’embarrasser des tracas et formalités pour la revendre.

Les voitures orphelines, reconnaissables souvent à l’épaisse couche de poussière qui les recouvre, sont récupérées par la police qui les revend à des enchères très attendues par les amateurs de bonnes affaires. Ces derniers étaient en émoi la semaine dernière quand a couru la rumeur de la vente aux enchères d’une Ferrari Enzo, un modèle rare estimé sur le marché à 1 million de dollars. Plus de 320 voitures ont été vendues à rabais, rapportant plus de 3 millions de dollars aux autorités (et des poussières sans doute à leur ancien propriétaire qui recueille selon la loi ce qui reste du paiement de leurs dettes et des frais administratifs et judiciaires encourus par les autorités), mais la Ferrari Enzo n’était pas du lot. Son tour devrait toutefois venir cet automne, d’après la police qui n’a rien dévoilé sur son malheureux (?) propriétaire. Selon la presse locale, il s’agirait d’un Britannique croulant sous les dettes et surtout les contraventions. Ce qui est sûr, c’est que la voiture trouvera un acheteur, au contraire de certains tacots qui se retrouvent au dépotoir ou, comme plus de 200 d’entre eux en 1988, jetés à la mer.

Mais il ne faut pas s’en faire, la mort rend aussi les voitures égales entre elles: la Ferrari risque de finir ses jours comme tout ce qui rutile, rouillée au fond des eaux ou dans un cimetière de ferraille.

(P.S. Il n’y a pas que des voitures à être mises aux enchères par les autorités émiraties, il y a aussi des villas et même un avion russe Iliouchine Il-76…)

Thesiger et la Fin d’un Monde

La fin d’un monde arrive parfois dans un battement d’aile. En l’espace de moins de quarante ans, le mode de vie des Arabes du Golfe a basculé de façon radicale. L’opulence a fait oublier la misère, l’obésité a supplanté la maigreur, les jeeps ont remplacé les chameaux, des maisons en dur ont été construites au lieu des tentes, les pêcheurs de perle ont disparu au profit des prospecteurs de pétrole, des villes climatisées ont surgi du désert que viennent désormais contempler des touristes en manque de mysticisme…

Quand l’explorateur britannique, un peu espion, un peu tête brûlée, Wilfred Thesiger revit en 1977 pour la première fois Oman et Abu Dhabi depuis ses traversées du désert à la fin des années 1940, il eut l’impression d’être devant un « cauchemar arabe ». Il y a certes parfois beaucoup de condescendance dans les récits de voyage européens. Thesiger, c’est encore l' »homme blanc civilisé » parti à la recherche du « bon sauvage ». Sous l’oeil de sa caméra, les Arabes ont un peu les traits des « derniers » Indiens d’Amérique, ceux-là qui tentaient encore de parcourir en nomade l’Amérique à la fin du XIXs siècle avant d’être parqués dans des réserves comme du bétail. Les « derniers » Arabes ont le teint mordu par le soleil, les cheveux longs recouverts par un foulard ou laissés libre au vent, ils sont sales, hirsutes, et posent toujours avec le fusil qui leur sert à se protéger des bêtes et des tribus rivales qui sillonnent aussi le désert. Comme les Indiens d’Amérique, ils respectent plus que tout le courage et la générosité dans l’adversité. Mais là s’arrête sans doute la comparaison entre les deux peuples. Les Indiens d’Amérique n’ont pas connu les rigueurs et les raffinements de la civilisation de l’islam, mais une christianisation parfois imposée qu’ils ont souvent rejetée car en s’emparant de leur âme, cette religion venue du Proche-Orient, tout à fait étrangère à leurs moeurs et à leur culture, allait accentuer leur déclin et provoquer leur disparition face à des hordes d’Européens toujours plus nombreux et sans pitié pour les « sauvages ».

Wilfred Thesiger Collection

Thesiger raconte dans « Arabian sands » un monde irrémédiablement révolu mais qui aide à comprendre le parcours de sociétés issues du désert, comme celle des Emirats arabes unis, leur sens de l’hospitalité, de l’honneur et de la démesure, leur générosité mais aussi leur intolérance pour tout ce et tous ceux qui s’écartent de la norme. C’est le groupe qui compte, pas l’individu (en ce sens, l’abaya et la dishdasha tiennent tout à fait de l’uniforme qui a pour but de donner une identité à un groupe et de masquer l’identité individuelle). Sur l’hospitalité, un épisode du livre est remarquable. Thesiger confie son désarroi quand, affamé, au bord de l’épuisement après avoir tourné pendant près d’un mois dans le désert, il voit lui échapper le lièvre qu’il s’apprêtait à manger avec ses deux compagnons arabes. C’est qu’au moment où le lièvre grillait sur le feu, trois hommes étaient apparus au loin sur leur chameau. Il fallait les accueillir en assurant qu’on avait déjà mangé, qu’on était rassasié, que ce lièvre était pour eux. Un exercice de renonciation très difficile quand la faim nous tenaille.

Wilfred Thesiger Collection

Ce qui frappa aussi Thesiger, c’est la relation complexe qu’entretenaient les Arabes avec leurs esclaves. Ces derniers, écrit-il, « portent parfois de riches habits », peuvent se montrer insolents à l’égard d’un membre d’une tribu autre que celle de leur maître et « manger aux côtés du maître qui les sert parfois lui-même ». L’islam a joué sans aucun doute un rôle bénéfique à cet égard. L’esclavage a été aboli dans les années 1960 dans les Emirats arabes unis. Les esclaves, pour la plupart d’origine africaine, ont été assimilés sans heurts, ils ont reçu la nationalité, le nom de famille de leur ancien « maître », et tous les privilèges accordés aux Emiratis. Il n’y a pas de barrière de « race » comme dans le sud des Etats-Unis, plus d’un siècle après la guerre de sécession. Mais c’est un passé qu’on veut tout de même oublier, consciemment ou non. Au musée d’histoire de Dubaï, l’esclavage n’est pas un thème. Et quand on raconte l’histoire des pêcheurs de perle, on omet très souvent de dire que beaucoup d’entre eux étaient des esclaves noirs.

La force des Arabes, c’est d’avoir su attirer sur leurs terres arides des gens de partout pour y construire un monde nouveau. Ce n’est certainement pas le « cauchemar arabe » qu’avait vu Thesiger à son retour dans la région, mais ce n’est pas non plus un paradis, loin de là. Ces Arabes qui vivaient il y a à peine 50 ans dans des conditions extrêmes, avec à peine de quoi se nourrir et boire, connaissent aujourd’hui le confort. Sans même avoir besoin de travailler parfois. Ils ne voudraient pour rien au monde revenir en arrière. Même s’ils sont devenus largement minoritaires dans leur propre pays et qu’ils doivent parler anglais s’ils veulent se faire servir dans les cafés, les supermarchés, les cinémas… Selon une étude d’une université émiratie, beaucoup d’enfants émiratis, élevés en anglais, sont incapables de converser dans la langue de leurs grands-parents. Les Emiratis connaissent les problèmes liés à la « modernité »: hausse du taux de divorce (un sur trois), baisse du taux de natalité…. C’est peut-être le prix à payer pour la prospérité.

Dubaï 2012 Copyright Sylvie A Briand

Ces Chrétiens qui vivent aux Emirats

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Le révérend Dilkumar sourit modestement quand on lui dit qu’il incarne « l’une des plus grandes réussites chrétiennes » dans le golfe Arabique. Une réussite qui pourrait sembler paradoxale sur cette terre d’islam mais qui porte les couleurs excentriques de Dubaï… Ce Sri lankais de 59 ans, le teint sombre, le corps svelte, a connu son « chemin de Damas » dans la plus cosmopolite des villes arabes. Ingénieur civil, il quitte son île en 1983 pour s’installer dans l’Emirat dubaïote. Il travaille pour « une grande multinationale » mais sa vie est un chaos. Il boit trop et accumule les ennuis financiers et de santé. Invité par un ami à assister à une séance de prières dans la maison d’un particulier, il est « foudroyé par Dieu ». Pendant sept ans, il prie, il regarde, il écoute. En 1991, il fonde « sur ordre de Jésus » sa propre église évangéliste, la « King’s revival Church ». Au début, il prêche devant cinq fidèles chez lui à la maison. Mais la nouvelle de ses « miracles » se répand aussi vite qu’on construit des tours à Dubaï. Aujourd’hui, ils sont des milliers de toutes les « nationalités chrétiennes » à venir le voir et l’entendre, mais aussi pour qu’il pose ses mains sur eux, les malades, les sourds, les aveugles, les paralysés, les désespérés. « Jésus m’a donné son pouvoir, le pouvoir de guérir avec son amour ». Le révérend l’affirme de sa voix grave, profonde, mélodieuse, une voix envoûtante qu’il a dû beaucoup travailler. Quand il me raconte son histoire, c’est comme s’il avait devant lui un millier de fidèles. Son regard cherche un horizon invisible sans jamais s’arrêter sur moi, il répète des mots, des phrases qu’accompagnent des gestes très étudiés des bras et des mains.

C’est dans les bureaux exigus de son organisme de charité que le révérend m’a reçue. Rien de luxueux. Seule une plaque près de la cage d’escalier au rez-de-chaussée d’un édifice commercial indique la « fondation » du révérend. Drôle d’endroit pour un organisme de charité. Même le taxi qui me conduisait dans cette zone industrielle d’entrepôts et de garages s’est perdu. C’est Philip le Philippin, jeune adjoint du révérend et lui-même pasteur, qui a dû venir à ma rescousse dans sa jolie voiture sport rouge. L’organisme de charité est officiellement enregistré auprès des autorités, pas l’église qui oeuvre sous l’égide de l’Eglise anglicane, la Holy Trinity Church, m’explique le révérend. Selon l’administrateur de l’Eglise anglicane, « 120 groupes » évangélistes oeuvrent aux Emirats sous le couvert de la Holy Trinity Church. Mais c’est le révérend Dilkumar qui a le succès le plus éclatant. Il est désormais à la tête d’une équipe de 32 pasteurs répandant la bonne parole dans une dizaine de langues, de l’ourdou au tagalog en passant par l’arabe, pour plus de 8.000 membres à travers les Emirats. Il compte aussi 242 missions à l’étranger, il a des émissions de télévision en Afrique et en Asie comme les preachers américains et un magazine qui rapporte avec abondance les témoignages des « miraculés ». D’où lui vient son argent? « Des dons des fidèles », répond-il. Les « miracles » sont gratuits, mais l’espoir d’un « miracle » peut parfois payer beaucoup.

Retour dans la voiture rouge de Philip. Il me reconduit chez moi sur une route à plusieurs voies qui s’étire tout droit dans le désert. La seule chose qu’il n’aime pas de Dubaï, c’est la chaleur, l’été. Il est très content de travailler à temps plein pour l’Eglise. Le boulot ne manque pas. Dubaï, c’est très bien pour les religions. Il y a tellement d’expatriés esseulés venus dans cette ville occuper les petits métiers que personne ne veut. Ils triment dur douze heures par jour comme domestiques, chauffeurs de taxi, serveurs, livreurs. Ils versent une partie de leur salaire à leur famille restée au pays qu’ils visitent une fois par an, si tout va bien. Il y a aussi des riches rattrapés par leur conscience, la maladie ou une tragédie. « Ces gens-là ont besoin d’amour et d’espoir, ils ont besoin de Dieu, de la parole de Dieu qui est pour tout le monde », dit Philip qui ne serait pas étonné si des musulmans et des hindous se glissaient parfois en douce dans l’assistance. « Ici, les chrétiens sont libres tant qu’ils respectent la loi. Ce n’est pas comme en Arabie saoudite ». Il connaît plein d’histoires de Philippins qui, embauchés comme domestiques au royaume des Saoud, se sont fait attraper, les yeux fermés, les mains jointes, dans une réunion de prière clandestine. Ni une ni deux, manu militari ils ont été incarcérés puis déportés. L’Arabie saoudite interdit toute autre religion que l’islam sur son sol, berceau de Mahomet. Philip me dépose devant chez moi. « Il faut absolument venir à l’office pour le jour des Rameaux » qu’on marque à Dubaï le vendredi, jour férié, et non le dimanche, jour ouvrable.

Le complexe protestant placé sous la tutelle de l’Eglise anglicane, la Holy Trinity Church, se trouve sur la rue Oud Metha, un quartier d’églises, d’hôpitaux et d’écoles pour étrangers. Une centaine de groupes évangélistes comme la King’s Revival Church, des « Born again » et autres, y défilent les uns après les autres dans des salles surchargées de fidèles qui se regroupent souvent selon leur nationalité et leur langue: philippins, coréens, indiens, pakistanais, sri lankais, égyptiens, sud-africains, etc. Les Coptes disposent aussi d’un lieu de prière dans ce complexe. Il faut monter un escalier étroit jusqu’au deuxième étage d’un édifice, encombré au premier palier par des vendeurs d’encens et d’icônes et, plus haut, aux portes de l’église, par des vendeuses de pain, de gâteaux et de pâtés. Les enfants courent, les parents parlent un peu trop fort, on manque d’espace, c’est un peu l’Egypte. La messe est finie, c’est l’heure de la catéchèse. Comme il n’y a pas d’autres locaux disponibles, on met les plus petits dans un coin, les jeunes filles dans un autre, les parents restent derrière à discuter les nouvelles du jour, on s’entend mal dans cette cacophonie « mais que faire? », lance une responsable.

Les Emirats arabes unis font preuve de plus de tolérance à l’égard des chrétiens que d’autres pays de la région tels l’Arabie saoudite ou même l’Egypte. C’est facile, certains diront, puisque les chrétiens ne sont que de passage dans les pays du Golfe qui ne « nationalisent » jamais les expatriés, même s’ils sont nés et ont grandi sur leurs terres. Mais pour un Copte, vivre à Dubaï, c’est pouvoir pratiquer sa religion sans crainte de harcèlement ou de discrimination. « Aux Emirats, si nous suivons la loi, nous n’avons pas de problèmes. La loi nous protège. En Egypte, même si nous suivons la loi, nous pouvons être attaqués », estime un ingénieur sur les bancs de la petite église copte.

A une cinquantaine de mètres de la Holy Trinity Church, pas très loin de la station de métro Oud Metha, se dresse le complexe catholique Sainte-Marie, sous la juridiction du Vatican. Moi qui ai l’habitude des églises vides du Québec, jamais je n’ai vu rassembler autant de chrétiens, majoritairement des Libanais, Syriens, Palestiniens mais aussi des Arméniens « libanisés ». A l’extérieur, des centaines de Philippins attendaient leur tour et leur messe en tagalog en cherchant un peu d’ombre. Les Arabes ont fini par sortir, rameaux en main, pour entamer une brève procession à l’intérieur de l’enceinte de l’église. Leurs chants se perdaient sous la harangue sonorisée d’un imam faisant office dans la grande mosquée d’en face. Sur le chemin du retour, nous croisions des hommes en shalwar kamiz, l’habit traditionnel afghan et pakistanais, qui, en retard pour la prière du vendredi, marchaient à grands pas vers la mosquée.

Il y a au total 34 églises sur le sol émirati pour des chrétiens qui forment environ 9% de la population. A Dubaï, les chrétiens disposent depuis quelques années d’un autre complexe multi-confessionnel (protestant, catholique, orthodoxe), installé un peu en retrait de la ville, dans une zone désertique sur la route du grand port industriel de Jebel Ali. C’est plus grand et confortable que les églises d’Oud Metha, mais aussi moins pratique et plus difficile d’accès pour les croyants sans voiture. « Qu’on soit si loin, ça dit beaucoup », résume un avocat libanais. Les cloches sont interdites tout comme les signes chrétiens « ostensibles »qui pourraient être vus de l’extérieur du complexe. On trouve tout de même sur les murs et les façades des motifs très stylisés qui pourraient très bien ressembler à une croix. Les processions ne doivent bien sûr pas franchir le portail de l’enceinte et tout prosélytisme est interdit alors que, faut-il le rappeler, un musulman qui abandonne sa religion pour une autre pourrait être en danger de mort.

J’ai toujours pensé que les sociétés arabes sont à l’image de leurs habitations traditionnelles: une façade propre et irréprochable, mais opaque, sans autre trouée qu’une large porte qu’on garde le plus souvent fermée. C’est à l’intérieur de l’enceinte, à l’abri des regards, que fleurit la vie libre, que les femmes se dévoilent, que les langues se délient, que les coeurs parlent. Les chrétiens apprennent à vivre comme les habitants du Golfe: on peut tout faire mais dans la discrétion et l’intimité.

Les Coptes sont très fiers de leur grande église dans le complexe de Jebel Ali. Les bancs et l’autel sont faits avec du bois importé d’Egypte. Maguid vit depuis une trentaine d’années à Dubaï. Il raconte avoir rencontré une seule fois des problèmes liés à sa chrétienté. C’était à la fin des années 1980. Il travaillait alors dans une société de télécommunications et s’était lié d’amitié avec deux employés émiratis. Ces derniers l’ont un jour invité à venir prier avec eux à la mosquée, Maguid a décliné en expliquant qu’il était chrétien. « Ils étaient éberlués. Il m’ont dit n’avoir jamais parlé avec un chrétien arabe et que jamais ils auraient pu imaginer que j’en étais un puisqu’ils pensaient que tous les chrétiens étaient des gens mauvais », dit Maguid. Mais ses deux amis vont se montrer sans doute trop chaleureux à son égard devant un compatriote salafiste qui dénoncera Maguid à la police. « La police est venue m’interpeller en m’expliquant que quelqu’un m’avait accusé de prosélytisme. J’ai passé trois jours en prison avant d’être totalement blanchi et relâché. L’enquêteur de la police a été très bien. Il m’a dit de faire très attention à un tel au bureau, que c’était lui mon délateur. Celui-ci a fait six mois plus tard un très grave accident de moto qui l’a laissé paralysé. Un ami émirati m’a téléphoné pour m’annoncer cette nouvelle en me disant: tu vois, Allah n’aime pas les menteurs et les méchants, Il finit toujours par les punir ».

Tant que les chrétiens ne partent pas à la conquête des musulmans, les Emiratis ne voient rien de répréhensible à leur présence. Ceux qu’ils redoutent, ce sont les musulmans chiites et non pas les chrétiens qui ne sont plus depuis longtemps une force politique dans les mondes arabes, même au Liban où ils ont été mis hors jeu par la guerre civile et les accords de Taef en 1989. On ne peut pas en dire autant des chiites. Ce sont eux aujourd’hui qui, par la force des armes, ont la haute main sur le Liban. Ce sont eux aujourd’hui qui dirigent Bagdad. Ce sont eux aujourd’hui qui se révoltent au Bahreïn et essaient de se manifester en Arabie saoudite pour réclamer plus de droits. Ce sont eux qui soutiennent le régime de Bachar al Assad, issu d’une minorité musulmane proche des chiites, les alaouites. Et derrière eux il y a souvent l’Iran, le plus grand pays chiite au monde, ennemi juré de l’Arabie saoudite et de ses alliés sunnites.

Aux Emirats arabes unis, les chiites (environ 15% des musulmans) doivent former leurs imams sur place, et non pas en Iran comme c’est la norme pour leurs confrères du Liban, d’Irak ou d’Afghanistan, et leur nomination doit être approuvée par les autorités locales. On raconte que les visas d’entrée au pays sont devenus extrêmement difficiles à obtenir pour les Arabes chiites ou alaouites.

Les chiites arabes ont toutefois une chose en commun avec les chrétiens arabes, ils se définissent par ce qui les distingue en tant que minorités, par ce qui les fait ou les a fait souffrir. Leur « arabité » n’est pas niée, mais elle est secondaire. Maryam est persécutée parce qu’elle est copte et non pas parce qu’elle est Arabe, elle se sent donc copte d’abord et avant tout; Ali est victime de discrimination parce qu’il est chiite et non pas parce qu’il est Arabe; il se sent donc chiite d’abord et avant tout et peut bien faire alliance avec les Perses. C’est la même chose partout. Au Canada, les francophones ont été discriminés parce qu’ils parlaient français et c’est pourquoi la langue – et non la religion catholique qu’ils ont pu toujours pratiquer librement – est au coeur de leur identité.

Le révérend Dilkumar bénit, lui, le ciel d’avoir été « transplanté sur cette terre gouvernée par des gens éclairés par l’esprit de tolérance et de concorde, l’esprit de Dieu ». Une terre qui le laisse aller et venir à sa guise et dire ce qu’il veut de Jésus devant ses fidèles. Le reste ne l’intéresse pas. Il ne s’inquiète guère du récent appel du grand mufti saoudien, la plus haute autorité religieuse dans ce pays, à détruire les églises implantées dans le Golfe. L’Arabie saoudite est certes voisine des Emirats mais c’est un tout autre pays. « Je pourrais m’installer ailleurs, mais c’est ici que je me sens bien, où je veux rester avec mon épouse et ma fille. Je me sens ici en sécurité ».

Antara de Nizar Qabbani (Pensée pour la Syrie)

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Dommage que le poète syrien Nizar Qabbani (1923-1998) soit si peu traduit, si peu connu, hors des frontières arabes. Il a conquis le coeur des Arabes avec ses chants d’amour passionnés, mais quand on perd l’être cher, Belkis, dans un attentat à l’explosif, l’amour devient douleur et la poésie, une armée de mots à l’assaut des maux si nombreux dans les pays arabes. Il va sans dire que les poèmes engagés de Qabbani ont été interdits de publication dans la région jusqu’à tout récemment (et le sont encore dans certains pays…). Le poète est mort en exil à Londres, loin du régime syrien de Hafez al Assad, qui dirigeait alors le pays. Le fils de ce dernier, Bachar, est désormais aux commandes mais rien n’a vraiment changé au pays d' »Antara », aujourd’hui à feu et à sang, comme l’aurait peut-être écrit Qabbani.

Antara (ou Antar comme son nom a été traduit en français), c’est d’abord un héros arabe de l’ère pré-islamique. L’enfant méprisé d’une esclave noire qui, par son courage, se forge un destin et gagne le coeur de la belle Abla. Des siècles plus tard dans « une époque arabe qui fait profession d’assassiner les poèmes » (dixit Qabbani), Antara est devenu sous la plume du poète le prototype du dictateur tout-puissant et omniscient qu’ont connu ou connaissent encore tant de pays sur tous les continents.

Antara

C’est un pays pareil à un meublé
appartenant à un certain Antara
Il s’enivre de nuit à nos portes
et dévore le fruit de nos loyers
Il butine les femmes
et fusille les arbres, les enfants, la tendresse
et les doigts parfumés

C’est un pays tel un domaine tout entier livré à Antara
Son ciel, ses vents, ses femmes
Ses champs verdoyants
Toutes les fenêtres affichent la photo d’Antara
Toutes les places portent le nom d’Antara
Antara est partout, sur nos vêtements,
le sac à pain, la bouteille de coca,
le chariot de choux et le melon,
dans nos rêves agonisants
au bureau des douanes et sur les timbres,
dans les stades et les pizzerias,
et sur tous les billets contrefaits

C’est une ville que fuient les réfugiés
Pas une souris, pas une fourmi,
pas un ruisseau, pas un arbre,
rien qui ne puisse surprendre l’oeil du voyageur
hormis les portraits géants du général Antara
Dans les salons, les palais somptueux de sa prodigalité
Au jour joyeux de son enfantement

Rien de nouveau jamais dans cette ville>
Peine et mort nous font refrain
A nos lèvres toujours l’amertume du café
Depuis notre naissance nous gisons captifs d’une cloche de verre
Et d’une langue de bois
Depuis l’école nous ne lisons qu’un seul récit
narrant la force d’Antara
la générosité d’Antara, les miracles d’Antara
Pas un film arabe qui ne joue Antara dans les cinémas de notre ennui
Rien ne nous intéresse à la radio le matin
c’est Antara qui ouvre le bulletin
Et le sujet de la troisième, cinquième, neuvième, dixième nouvelles
C’est Antara
Et le programme suivant présente encore une composition d’Antara
jouée sur la table d’un Qanoun*
Et les tableaux sont des gribouillages d’Antara
Et les plus médiocres des poèmes s’envolent de la bouche d’Antara

C’est un pays
Où les poètes prêtent leur plume
au plus savant des lettrés, Antara
Ils fardent sa laideur, brodent ses mémoires, propagent ses idées
et battent le tambour de ses guerres triomphales

La seule étoile du petit écran
C’est Antara
Son maintien gracieux, son sourire éloquent
Un jour il paraît duc ou émir
Un jour il paraît un employé studieux
Un jour il paraît sur un tank russe
Un jour il paraît sur un blindé
Un jour il est sur nos côtes brisées

Nizar Qabbani (la traduction est de moi, donc indulgence)

*Le Qanoun est un instrument à cordes traditionnel arabe. Mais Qanoun veut aussi dire « loi » en arabe, d’où le jeu de mot qui fait rire l’assistance sur cet enregistrement audio du poème récité par Qabbani lui-même.

Art Dubai – censure, business et « printemps arabe »

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C’est chaque fois le même scandale de la censure qui jette une ombre sur les succès de la Dubai Art Fair. Pour la sixième édition de cette foire, la plus importante du monde arabe avec la présence de 75 galeries de 32 pays, ce sont à ma connaissance au moins trois oeuvres exposées par deux galeristes de Dubai qui ont été retirées par des policiers vêtus en civil.

Les oeuvres censurées – deux sont reproduites ci-dessous – n’ont rien de très choquantes, mais leur connotation politique en cette trouble période de « révolutions arabes » était trop marquée aux yeux des autorités. Tous les galeristes le savent, il y a trois « intouchables » à Dubai: le sexe (et la nudité – adieu chefs-d’oeuvre de l’art européen mais aussi baisers langoureux à la télévision…), la religion et la politique. Mais tout dépend du tact avec lequel ces thèmes sont traités. Dubai n’aime pas la provocation. L’Emirat veut se donner une image de modernité propre et lisse, sans aspérité ni obscénité. Les oeuvres d’art se doivent de refléter cette image. C’est pourquoi il n’y a pas de graffitis à Dubaï, sauf le temps d’une performance très encadrée sur un mur artificiel qu’on peut ensuite démonter… Or, le vent de liberté qui souffle et s’essouffle depuis plus d’un an sur les mondes arabes a mis sur le qui-vive les censeurs qui « veillent plus que d’habitude à la bonne rectitude politique des oeuvres », selon une responsable d’une galerie qui a vu deux de ses tableaux décrochés par la police.

Zakaria Ramhani, né en 1983 au Maroc: "Tu étais mon seul Amour" L'artiste s'inspire des images vidéo qui montraient une jeune militante égyptienne dévêtue et sauvagement battue par des policiers lors d'une manifestation en décembre dernier au Caire

Shadi Alzaqzouq, né en 1981 en Libye: "Après lavage".
"Dégage" peut-on lire sur le caleçon que tient la jeune femme, un rappel du mot d'ordre des manifestants en Egypte, Tunisie ou Syrie à l'encontre de leurs présidents autocrates

Les oeuvres de Ramhani et Alzaqzouq ont été retirées – fait plutôt rare – après et non avant la visite sur les lieux de l’exposition du fils héritier de Sheikh Mohammed, qui règne sur l’émirat de Dubai. La galerie Carbon 12 a dû retirer une oeuvre de l’artiste iranienne Sara Rahbar juste avant l’arrivée du prince. Les censeurs n’ont pas apprécié l’association du mot « champion » avec l’ancien Premier ministre iranien, Mohammed Khatami. « C’est la même chose partout. Si Obama circule dans une galerie, il ne veut pas être photographié avec à ses côtés une oeuvre qui dit +Fuck Israel+ ou qui pourrait avoir une connotation politique embarrassante pour lui », estime le propriétaire de la galerie, Kourosh Nouri.

D’autres artistes ont pu garder leurs oeuvres sur les murs à la condition d’y apporter de légères modifications. Ainsi le Golfe persique est devenu le Golfe arabique sur un tableau…

La censure, c’est la face sombre de Dubaï et des pays du Golfe très conservateurs. Mais cela n’a pas empêché les Emirats Arabes Unis et surtout le Qatar, l’Etat le plus riche du monde en termes de revenu per capita, de se hisser au rang de métropole des arts dans la région. La Dubaï Art Fair est considérée comme l’une des plus importantes foires d’Orient après celles de Hong Kong et de New Delhi. Une dizaine de galeries d’art doivent ouvrir leur porte cette année dans cette ville de 2,3 millions d’habitants qui comptera alors à elle seule une quarantaine de galeries. Tous les artistes arabes rêvent d’exposer à Dubaï où tout se vend et se vend très cher. Tous les artistes arabes rêvent de voir leurs installations se retrouver au grand musée de Doha qui a les moyens de ses ambitions (les Qatariotes n’ont pas hésité à verser 250 millions de dollars pour se procurer un Cézanne). L’antenne dubaïote de Christie’s a pulvérisé l’an dernier le record pour une vente aux enchères d’un artiste arabe alors que l’installation « Le Message » du Saoudien Abdulnasser Gharem, figure de proue de l’art conceptuel arabe, s’est vendue 850 000 dollars. C’est dire à quel point Beyrouth ou le Caïre font désormais pâle figure sur le marché des arts arabe. Les UAE et le Qatar savent très bien tirer leur épingle du jeu dans « ce monde post-occidental » (dixit un journaliste d’art britannique) où l’Amérique ne fait plus rêver et l’Europe croule sous les dettes.

Abdulnasser Gharem, né en 1973 en Arabie saoudite: "Le Message"

Crises et confusion, c’est ce qui caractérise peut-être le mieux en ce moment l’art des mondes arabes. Crises identitaire, sociale, politique, morale, économique. Ces crises sont mondiales mais elles se répercutent avec plus d’éclats et de turbulences dans ces pays écrasés par la corruption et l’oppression. Ceux qui ont fait le « Printemps arabe » rêvaient de liberté et de démocratie. Mais ce printemps n’a guère eu le temps de fleurir. La violence, le fanatisme, le sectarisme brisent peu à peu l’espoir d’un monde nouveau et meilleur. C’est un peu ce qu’expriment plusieurs artistes arabes.
  
Roue dentée avec versets du Coran. Cet engrenage de l’artiste marocain Mounir Fatmi et son crâne barbu ont pu curieusement passer à travers les mailles de la censure dubaïote

Zakaria Ramhani: "Tu ne m'as jamais aimé, Père"

"Hijab series" par la photographe yéménite Boushra Almutawakel
Plus la mère et la fille se voilent, plus leur sourire et leur identité se perdent. Jusqu'au trou noir final

Crises et confusion, c’est ce qui caractérise peut-être le mieux en ce moment l’art des mondes arabes. Crises identitaire, sociale, politique, morale, économique. Ces crises sont mondiales mais elles se répercutent avec plus d’éclats et de turbulences dans ces pays écrasés par la corruption et l’oppression. Ceux qui ont fait le « Printemps arabe » rêvaient de liberté et de démocratie. Mais ce printemps n’a guère eu le temps de fleurir. La violence, le fanatisme, le sectarisme brisent peu à peu l’espoir d’un monde nouveau et meilleur. C’est un peu ce qu’expriment plusieurs artistes arabes.

L’Indonésie, le plus grand pays musulman au monde, était cette année l’invité d’honneur de la Dubai Art Fair. Deux projets sur la religion ont retenu mon attention et celle aussi des policiers-censeurs qui ont fait subir un interrogatoire aux galeristes concernés mais sans aller plus loin, convaincus de la bonne foi de ces derniers. La galerie Ark représentait le travail de l’artiste Wimo Bayang qui a photographié de fausses Kaaba construites pour les pèlerins indonésiens devant se rendre à la Mecque mais qui doivent au préalable « s’exercer à tourner autour du cube sacré ». Les Kaaba sont toutes différentes, ressemblant peu ou prou à leur modèle original car dans des régions isolées, leur auteur ne l’a parfois jamais vu, même en image. Quant à la galerie Biasa, elle présentait un mur d’églises et de mosquées en papier. Des artistes ont demandé à des enfants musulmans d’écrire une lettre à Dieu sur une église de papier et à de petits chrétiens de faire la même chose sur une mosquée de papier. Les enfants ont d’abord refusé puis accepté « dans un geste de tolérance pour la Vérité de l’autre ».

Parlant de tolérance, j’aimerais dire quelques mots en terminant sur deux artistes libanais inspirés par un passé qui ne passe pas. Le Liban a expérimenté en 2005, bien avant la Tunisie ou l’Egypte, l’extase et la désillusion de la promesse d’un printemps avec la fin de l’occupation syrienne. Les soldats syriens ne sont plus au Liban mais le pays est toujours aussi déchiré et n’arrive pas à faire le deuil de ses « martyrs ». Il n’y a aucun monument national à Beyrouth pour rappeler les centaines de milliers de victimes de 15 ans de guerre civile au nom d’Allah, de la Croix ou de la Palestine. Chrétiens, sunnites ou chiites, chacun pleure dans son coin, sûr et certain d’être du bon côté, celui de la Vérité. C’est pourquoi, vingt ans après les accords de paix de Taef, il n’y aucun manuel d’histoire sur cette période dans les écoles publiques libanaises. Au Liban, l’histoire officielle unifiée s’arrête à 1943, année de l’indépendance. Un jeune artiste libanais, Alfred Tarazi, s’est donné comme mission de « résister aux Etats Unis de l’Amnésie ». Il a le projet d’un grand monument à Beyrouth pour tous les morts et disparus de ces guerres assorties de deux invasions israéliennes dévastatrices. Il espère mais on n’y croit pas trop quand on pense que le gouvernement vient tout juste de retirer un énième projet de manuel d’histoire commun sous la pression, les cris et les coups de certains groupes confessionnels. L’artiste libanais Raed Yassin a lui eu la bonne et macabre idée de remplacer les thèmes floraux des vases chinois par des scènes représentant les guerres du Liban, ses « héros » et ses massacres.

Bashir Gemayel qui voulait unifier le "fusil chrétien". Pièce de l'artiste Raed Yassin, né en 1979

Des Graffitis et des Hommes

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L’une des choses remarquables de Dubaï aux yeux des étrangers, c’est la propreté des lieux publics. Le métro reluit comme au premier jour – il est vrai pas si lointain puisque le métro date de 2009 – même s’il transporte chaque jour des milliers de travailleurs immigrés. Dès l’aube, des hordes d’Indiens armés de balais à sable et de « chasse-poussière » se déploient dans les rues de la ville, sous le regard inquisiteur de caméras de surveillance. Pas un papier qui traîne, pas un graffiti qui souille les murs. Enfin, c’est ce que je croyais jusqu’à ce que je tombe sur un article de la presse locale faisant état de la manie très gênante de certains de s’exprimer dans les toilettes de la plupart des mosquées de Dubaï et de Sharjah, l’émirat voisin, que fréquentent des Arabes, mais aussi et surtout des Pakistanais, des Indiens ou des Bengalis.

Ce ne serait pas gênant bien sûr s’il s’agissait de graffitis à la gloire d’Allah. Mais comme les hommes sont les mêmes partout et encore plus dans un cabinet d’aisance – qui fait perdre à certains tout sens du sacré -, on y fait l’éloge de la fornication sous toutes ses formes, avec dessins à l’appui pour les plus ingénus. Et une toilette publique n’en serait pas une sans graffitis racistes ou haineux, que le journal s’est refusé à reproduire. En gros, les Indiens invitent les Pakistanais qui occupent le Cachemire à « dégager », et les Pakistanais invitent les Indiens qui occupent le Cachemire à « dégager ». Un message en hindi donne le numéro de téléphone à composer pour rejoindre les rangs d’Al-Qaïda. Et on apprend dans la toilette d’une mosquée de Sharjah que Ben Laden est vivant et en bonne santé.

Les autorités n’ont pas prévu pour le moment d’installer des caméras dans les toilettes mais de renforcer les équipes chargées d’effacer les graffitis qui sont débordées par l’ampleur du phénomène.

En terminant, juste un mot sur les photos qui accompagnent ce texte: celle ci-dessus montre un éphémère graffiti sur le panneau d’un chantier de construction à Dubaï alors que les deux autres ont été prises dans le quartier de Hamra, à Beyrouth. Sur l’image ci-dessous, il est écrit en vert: « combats le viol ». Quelqu’un a ajouté au stylo en dessous: « combats le toi-même et nous te suivons »….

Ibrahim al-Koni (English version)

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Ibrahim al-Koni is one of the Arab world’s most prolific writers (75 books) and one of the most translated authors. But the famous writer did not lure many at the Festival of Literature in Dubai, where only a dozen people attended his conference.

Al-Koni spoke about concepts such as identity, languages, sedentary and nomadic life, tolerance, spirituality, but never ventured into politics.

It is only when the tall, emaciated Tuareg man sat down with foreign journalists that he spoke his mind about the Arab revolutions and in particular about the one that shook the very foundations of his country, Libya.

« The central authority in Libya is very weak, and is undermined by corruption, hate and tribal wars, » said the writer who was born in 1948 in the Libyan desert. « I don’t want to justify those who are calling for autonomy in Berqa, but in the current situation, they are trying to save the country by trying to go back to the federal system that existed during the first few years after the independence » in 1951, he said.

Al-Koni has been living in Switzerland since 1993, after having toured the world as a journalist. He had difficult relations with the Qaddafi regime, but managed to return to Libya to visit his family from time to time. « Fame protected me, » said the energetic man, who walks with a cane.

His brother Moussa is today the controversial representative of the Tuareg community in the Transitional National Council (TNC) ruling Libya. The Tuaregs in Mali had accused him of recruiting some members of their community as mercenaries to beef up Qaddafi’s forces at the start of the Libyan people’s revolt against his rule. He has denied such allegations. Qaddafi’s forces did include a whole battalion of Tuaregs nomads from the desert, and they were the ones believed to have organized the escape to Mali of Qaddafi’s son Saadi, known to have been a footballer. Qaddafi’s eldest son and heir apparent, Saif al Islam, was disguised as a Tuareg when he was detained by opposition militants.

Libya is at risk of losing its centralized political system inherited from the Qaddafi era. On March 6, tribal and militia leaders declared the semi-autonomy of the vast, oil-rich eastern region once known as Cyrenaica. TNC leader Mustafa Abdeljalil immediately rejected such moves toward the establishment of a federal system which he said would eventually lead to the « partition » of the country. Such a scenario brings to mind the aspirations for independence of Iraq’s Kurdistan, a semi-autonomous region also rich in hydrocarbons.

« A revolution is the destruction of a certain world, » he said. « After the initial euphoria, the period of reconstruction starts, and this is often inspired by the past and thus leads to disillusionment, » he said. « What happens next is not very important because the Arab world as we know it is dead. The revolutions have killed the pan-Arab era of Gamal Abdel Nasser and the Baath party to make way for the era of political Islam, until this in turn also fails. And the failure of political Islam will then lead to democracy, » Ibrahim al-Koni said.

Such drastic transformation of the Arab world has prompted al-Koni to start writing his memoirs. « I want to tell the stories of the revolutions that shook humanity, especially the ones that I have had the honor to witness, » he said.

He was a young journalist in Tripoli when Colonel Qaddafi led a coup d’état that ousted King Idris in 1969. After he became increasingly critical of the new « revolutionary » regime, al-Koni had to leave a year later to Moscow where he studied literature and journalism. He was in Beirut when the Lebanese civil war broke out in 1975. He was in Poland in the 1980s when Solidarnosc started its campaign against the Soviet Empire. He was in Moscow in 1991 when Mikhail Gorbachev was forced to dissolve this Soviet Union that had become an empty shell after many of the republics that had formed it declared their independence. He was on a visit in Libya when Mohammad Bouazizi, a street vendor in neighboring Tunisia, torched himself at the age of 26.

Away from the Tuareg desert that has long inspired him, al-Koni is pondering on a novel inspired by Bouazizi and his desperate act on January 4, 2011, that launched the Arab revolts. « Bouazizi is a bit like Christ, he had to die for the Arabs to return to life. »