Étiquettes

On dit dans le monde arabe que les livres sont écrits au Caire, édités à Beyrouth, et lus à Bagdad.

C’était vrai avant le déferlement des barbares.

J’ai rencontré récemment à Beyrouth un éditeur désespéré de livres arabes. Youssef, un vieux monsieur émacié aux habits sombres et surannés, soupire à tous vents que « la poésie arabe est morte », écrasée par la réalité. Et les oeuvres de fiction ne se portent, selon lui, guère mieux, faute de lecteurs.

Bagdad ne lit plus. Du moins plus comme avant. C’est une des tragédies silencieuses de l’invasion américaine de 2003 et du chaos sanglant qui en est résulté. Les librairies et leurs étals jadis si populaires dans les rues animées de la ville ont été pillées, incendiées, bombardées. Lors d’un séjour à Bagdad fin 2007, quelques mois après un attentat meurtrier dans la « rue des libraires », j’avais écrit un reportage sur un artiste irakien qui, pour montrer la destruction culturelle de son pays, exposait des livres mutilés qu’il avait trouvés çà et là parmi les immondices encombrant les rues.

« Ceux qui lisent, les intellectuels, ont fui l’Irak. Certains tentent de relancer la culture du livre à Bagdad, mais c’est difficile », dit Youssef en rajustant ses lunettes.

Il ne publie plus que des livres pour enfants qu’il peine à faire distribuer hors du Liban. « De beaux livres » imprimés en Italie et non plus au pays du Cèdre qui a perdu son savoir-faire et ses outils d’imprimerie avec cette guerre de 15 ans livrée au nom de Dieu et de la Palestine.

Au Caire, on écrit certes encore des livres de qualités diverses, mais pour qui ? s’interroge Youssef.

La ville surpeuplée et paupérisée croule sous les hordes d’analphabètes et de croyants trop souvent fanatisés. Les pauvres n’ont pas le luxe de la lecture, les croyants trop croyants ne jurent que par un seul livre et une seule vérité, et les plus fortunés, parfois formés dans des institutions étrangères, préfèrent souvent lire en anglais ou en français, comme au Levant ou dans le Maghreb.

A Dubaï, il suffit de se rendre dans une librairie pour constater que les Arabes du Golfe ne lisent, dans leur propre langue, guère autre chose que le Coran.

Dubaï compte pourtant la plus grande librairie du monde arabe et peut-être de la planète. Preuve du cosmopolitisme de la ville, la librairie japonaise Kinokuniya offrent des centaines de milliers d’ouvrages en anglais, lingua franca mondiale, des manga japonais et des bouquins en français, en allemand ou en espagnol. La section arabe est très limitée et se résume à des commentaires sur le Coran, des recueils de poèmes et des livres d’histoire dont l’édition est en général de très mauvaise qualité. Les jeunes arabes préfèrent feuilleter des livres en langue étrangère avec leur papier glacé et leurs images en couleur.

Les librairies à Beyrouth donnent plus d’espace à la fiction arabe mais leurs étagères restent beaucoup mieux garnies en ouvrages anglais et français.

A la vue de cette pauvreté étalée, qui pourrait croire que le monde arabe est la cinquième langue parlée au monde avec plus de 300 millions de locuteurs?

L’arabe a peut-être le défaut de ses qualités. C’est une langue riche et complexe, au vocabulaire très étendu et d’une rarissime précision (beaucoup plus que le français par exemple). C’est aussi, d’une certaine façon, une langue élitiste qui cache ses voyelles à l’écrit et fourvoie ses locuteurs dans le dédale de sa grammaire aussi rigoureuse qu’une équation mathématique. Peu d’Arabes la maîtrisent parfaitement. D’autant que c’est pour eux une langue « seconde » apprise à l’école. A la maison ou dans la rue, ils parlent leur dialecte local, proche ou lointain de cet arabe classique utilisé dans les médias, les livres, les affaires politiques ou la correspondance officielle. Un Libanais ne comprend pas le parler d’un Marocain et c’est cette langue classique, commune à tous les Arabes, qui leur permet de communiquer.

Le livre arabe n’a toutefois pas dit son dernier mot. Les populations arabes ont en moyenne moins de 25 ans et sont de plus en plus éduquées, laissant espérer, un jour, une renaissance culturelle.

Laïc dépité et socialiste vaincu, l’éditeur Youssef n’espère lui qu’une seule chose avant de mourir: voir Bagdad ressusciter.

Publicités