Mots-clefs

 

C’est chaque fois le même scandale de la censure qui jette une ombre sur les succès de la Dubai Art Fair. Pour la sixième édition de cette foire, la plus importante du monde arabe avec la présence de 75 galeries de 32 pays, ce sont à ma connaissance au moins trois oeuvres exposées par deux galeristes de Dubai qui ont été retirées par des policiers vêtus en civil.

Les oeuvres censurées – deux sont reproduites ci-dessous – n’ont rien de très choquantes, mais leur connotation politique en cette trouble période de « révolutions arabes » était trop marquée aux yeux des autorités. Tous les galeristes le savent, il y a trois « intouchables » à Dubai: le sexe (et la nudité – adieu chefs-d’oeuvre de l’art européen mais aussi baisers langoureux à la télévision…), la religion et la politique. Mais tout dépend du tact avec lequel ces thèmes sont traités. Dubai n’aime pas la provocation. L’Emirat veut se donner une image de modernité propre et lisse, sans aspérité ni obscénité. Les oeuvres d’art se doivent de refléter cette image. C’est pourquoi il n’y a pas de graffitis à Dubaï, sauf le temps d’une performance très encadrée sur un mur artificiel qu’on peut ensuite démonter… Or, le vent de liberté qui souffle et s’essouffle depuis plus d’un an sur les mondes arabes a mis sur le qui-vive les censeurs qui « veillent plus que d’habitude à la bonne rectitude politique des oeuvres », selon une responsable d’une galerie qui a vu deux de ses tableaux décrochés par la police.

Zakaria Ramhani, né en 1983 au Maroc: "Tu étais mon seul Amour" L'artiste s'inspire des images vidéo qui montraient une jeune militante égyptienne dévêtue et sauvagement battue par des policiers lors d'une manifestation en décembre dernier au Caire

Shadi Alzaqzouq, né en 1981 en Libye: "Après lavage".
"Dégage" peut-on lire sur le caleçon que tient la jeune femme, un rappel du mot d'ordre des manifestants en Egypte, Tunisie ou Syrie à l'encontre de leurs présidents autocrates

Les oeuvres de Ramhani et Alzaqzouq ont été retirées – fait plutôt rare – après et non avant la visite sur les lieux de l’exposition du fils héritier de Sheikh Mohammed, qui règne sur l’émirat de Dubai. La galerie Carbon 12 a dû retirer une oeuvre de l’artiste iranienne Sara Rahbar juste avant l’arrivée du prince. Les censeurs n’ont pas apprécié l’association du mot « champion » avec l’ancien Premier ministre iranien, Mohammed Khatami. « C’est la même chose partout. Si Obama circule dans une galerie, il ne veut pas être photographié avec à ses côtés une oeuvre qui dit +Fuck Israel+ ou qui pourrait avoir une connotation politique embarrassante pour lui », estime le propriétaire de la galerie, Kourosh Nouri.

D’autres artistes ont pu garder leurs oeuvres sur les murs à la condition d’y apporter de légères modifications. Ainsi le Golfe persique est devenu le Golfe arabique sur un tableau…

La censure, c’est la face sombre de Dubaï et des pays du Golfe très conservateurs. Mais cela n’a pas empêché les Emirats Arabes Unis et surtout le Qatar, l’Etat le plus riche du monde en termes de revenu per capita, de se hisser au rang de métropole des arts dans la région. La Dubaï Art Fair est considérée comme l’une des plus importantes foires d’Orient après celles de Hong Kong et de New Delhi. Une dizaine de galeries d’art doivent ouvrir leur porte cette année dans cette ville de 2,3 millions d’habitants qui comptera alors à elle seule une quarantaine de galeries. Tous les artistes arabes rêvent d’exposer à Dubaï où tout se vend et se vend très cher. Tous les artistes arabes rêvent de voir leurs installations se retrouver au grand musée de Doha qui a les moyens de ses ambitions (les Qatariotes n’ont pas hésité à verser 250 millions de dollars pour se procurer un Cézanne). L’antenne dubaïote de Christie’s a pulvérisé l’an dernier le record pour une vente aux enchères d’un artiste arabe alors que l’installation « Le Message » du Saoudien Abdulnasser Gharem, figure de proue de l’art conceptuel arabe, s’est vendue 850 000 dollars. C’est dire à quel point Beyrouth ou le Caïre font désormais pâle figure sur le marché des arts arabe. Les UAE et le Qatar savent très bien tirer leur épingle du jeu dans « ce monde post-occidental » (dixit un journaliste d’art britannique) où l’Amérique ne fait plus rêver et l’Europe croule sous les dettes.

Abdulnasser Gharem, né en 1973 en Arabie saoudite: "Le Message"

Crises et confusion, c’est ce qui caractérise peut-être le mieux en ce moment l’art des mondes arabes. Crises identitaire, sociale, politique, morale, économique. Ces crises sont mondiales mais elles se répercutent avec plus d’éclats et de turbulences dans ces pays écrasés par la corruption et l’oppression. Ceux qui ont fait le « Printemps arabe » rêvaient de liberté et de démocratie. Mais ce printemps n’a guère eu le temps de fleurir. La violence, le fanatisme, le sectarisme brisent peu à peu l’espoir d’un monde nouveau et meilleur. C’est un peu ce qu’expriment plusieurs artistes arabes.
  
Roue dentée avec versets du Coran. Cet engrenage de l’artiste marocain Mounir Fatmi et son crâne barbu ont pu curieusement passer à travers les mailles de la censure dubaïote

Zakaria Ramhani: "Tu ne m'as jamais aimé, Père"

"Hijab series" par la photographe yéménite Boushra Almutawakel
Plus la mère et la fille se voilent, plus leur sourire et leur identité se perdent. Jusqu'au trou noir final

Crises et confusion, c’est ce qui caractérise peut-être le mieux en ce moment l’art des mondes arabes. Crises identitaire, sociale, politique, morale, économique. Ces crises sont mondiales mais elles se répercutent avec plus d’éclats et de turbulences dans ces pays écrasés par la corruption et l’oppression. Ceux qui ont fait le « Printemps arabe » rêvaient de liberté et de démocratie. Mais ce printemps n’a guère eu le temps de fleurir. La violence, le fanatisme, le sectarisme brisent peu à peu l’espoir d’un monde nouveau et meilleur. C’est un peu ce qu’expriment plusieurs artistes arabes.

L’Indonésie, le plus grand pays musulman au monde, était cette année l’invité d’honneur de la Dubai Art Fair. Deux projets sur la religion ont retenu mon attention et celle aussi des policiers-censeurs qui ont fait subir un interrogatoire aux galeristes concernés mais sans aller plus loin, convaincus de la bonne foi de ces derniers. La galerie Ark représentait le travail de l’artiste Wimo Bayang qui a photographié de fausses Kaaba construites pour les pèlerins indonésiens devant se rendre à la Mecque mais qui doivent au préalable « s’exercer à tourner autour du cube sacré ». Les Kaaba sont toutes différentes, ressemblant peu ou prou à leur modèle original car dans des régions isolées, leur auteur ne l’a parfois jamais vu, même en image. Quant à la galerie Biasa, elle présentait un mur d’églises et de mosquées en papier. Des artistes ont demandé à des enfants musulmans d’écrire une lettre à Dieu sur une église de papier et à de petits chrétiens de faire la même chose sur une mosquée de papier. Les enfants ont d’abord refusé puis accepté « dans un geste de tolérance pour la Vérité de l’autre ».

Parlant de tolérance, j’aimerais dire quelques mots en terminant sur deux artistes libanais inspirés par un passé qui ne passe pas. Le Liban a expérimenté en 2005, bien avant la Tunisie ou l’Egypte, l’extase et la désillusion de la promesse d’un printemps avec la fin de l’occupation syrienne. Les soldats syriens ne sont plus au Liban mais le pays est toujours aussi déchiré et n’arrive pas à faire le deuil de ses « martyrs ». Il n’y a aucun monument national à Beyrouth pour rappeler les centaines de milliers de victimes de 15 ans de guerre civile au nom d’Allah, de la Croix ou de la Palestine. Chrétiens, sunnites ou chiites, chacun pleure dans son coin, sûr et certain d’être du bon côté, celui de la Vérité. C’est pourquoi, vingt ans après les accords de paix de Taef, il n’y aucun manuel d’histoire sur cette période dans les écoles publiques libanaises. Au Liban, l’histoire officielle unifiée s’arrête à 1943, année de l’indépendance. Un jeune artiste libanais, Alfred Tarazi, s’est donné comme mission de « résister aux Etats Unis de l’Amnésie ». Il a le projet d’un grand monument à Beyrouth pour tous les morts et disparus de ces guerres assorties de deux invasions israéliennes dévastatrices. Il espère mais on n’y croit pas trop quand on pense que le gouvernement vient tout juste de retirer un énième projet de manuel d’histoire commun sous la pression, les cris et les coups de certains groupes confessionnels. L’artiste libanais Raed Yassin a lui eu la bonne et macabre idée de remplacer les thèmes floraux des vases chinois par des scènes représentant les guerres du Liban, ses « héros » et ses massacres.

Bashir Gemayel qui voulait unifier le "fusil chrétien". Pièce de l'artiste Raed Yassin, né en 1979

Publicités