La fin d’un monde arrive parfois dans un battement d’aile. En l’espace de moins de quarante ans, le mode de vie des Arabes du Golfe a basculé de façon radicale. L’opulence a fait oublier la misère, l’obésité a supplanté la maigreur, les jeeps ont remplacé les chameaux, des maisons en dur ont été construites au lieu des tentes, les pêcheurs de perle ont disparu au profit des prospecteurs de pétrole, des villes climatisées ont surgi du désert que viennent désormais contempler des touristes en manque de mysticisme…

Quand l’explorateur britannique, un peu espion, un peu tête brûlée, Wilfred Thesiger revit en 1977 pour la première fois Oman et Abu Dhabi depuis ses traversées du désert à la fin des années 1940, il eut l’impression d’être devant un « cauchemar arabe ». Il y a certes parfois beaucoup de condescendance dans les récits de voyage européens. Thesiger, c’est encore l' »homme blanc civilisé » parti à la recherche du « bon sauvage ». Sous l’oeil de sa caméra, les Arabes ont un peu les traits des « derniers » Indiens d’Amérique, ceux-là qui tentaient encore de parcourir en nomade l’Amérique à la fin du XIXs siècle avant d’être parqués dans des réserves comme du bétail. Les « derniers » Arabes ont le teint mordu par le soleil, les cheveux longs recouverts par un foulard ou laissés libre au vent, ils sont sales, hirsutes, et posent toujours avec le fusil qui leur sert à se protéger des bêtes et des tribus rivales qui sillonnent aussi le désert. Comme les Indiens d’Amérique, ils respectent plus que tout le courage et la générosité dans l’adversité. Mais là s’arrête sans doute la comparaison entre les deux peuples. Les Indiens d’Amérique n’ont pas connu les rigueurs et les raffinements de la civilisation de l’islam, mais une christianisation parfois imposée qu’ils ont souvent rejetée car en s’emparant de leur âme, cette religion venue du Proche-Orient, tout à fait étrangère à leurs moeurs et à leur culture, allait accentuer leur déclin et provoquer leur disparition face à des hordes d’Européens toujours plus nombreux et sans pitié pour les « sauvages ».

Wilfred Thesiger Collection

Thesiger raconte dans « Arabian sands » un monde irrémédiablement révolu mais qui aide à comprendre le parcours de sociétés issues du désert, comme celle des Emirats arabes unis, leur sens de l’hospitalité, de l’honneur et de la démesure, leur générosité mais aussi leur intolérance pour tout ce et tous ceux qui s’écartent de la norme. C’est le groupe qui compte, pas l’individu (en ce sens, l’abaya et la dishdasha tiennent tout à fait de l’uniforme qui a pour but de donner une identité à un groupe et de masquer l’identité individuelle). Sur l’hospitalité, un épisode du livre est remarquable. Thesiger confie son désarroi quand, affamé, au bord de l’épuisement après avoir tourné pendant près d’un mois dans le désert, il voit lui échapper le lièvre qu’il s’apprêtait à manger avec ses deux compagnons arabes. C’est qu’au moment où le lièvre grillait sur le feu, trois hommes étaient apparus au loin sur leur chameau. Il fallait les accueillir en assurant qu’on avait déjà mangé, qu’on était rassasié, que ce lièvre était pour eux. Un exercice de renonciation très difficile quand la faim nous tenaille.

Wilfred Thesiger Collection

Ce qui frappa aussi Thesiger, c’est la relation complexe qu’entretenaient les Arabes avec leurs esclaves. Ces derniers, écrit-il, « portent parfois de riches habits », peuvent se montrer insolents à l’égard d’un membre d’une tribu autre que celle de leur maître et « manger aux côtés du maître qui les sert parfois lui-même ». L’islam a joué sans aucun doute un rôle bénéfique à cet égard. L’esclavage a été aboli dans les années 1960 dans les Emirats arabes unis. Les esclaves, pour la plupart d’origine africaine, ont été assimilés sans heurts, ils ont reçu la nationalité, le nom de famille de leur ancien « maître », et tous les privilèges accordés aux Emiratis. Il n’y a pas de barrière de « race » comme dans le sud des Etats-Unis, plus d’un siècle après la guerre de sécession. Mais c’est un passé qu’on veut tout de même oublier, consciemment ou non. Au musée d’histoire de Dubaï, l’esclavage n’est pas un thème. Et quand on raconte l’histoire des pêcheurs de perle, on omet très souvent de dire que beaucoup d’entre eux étaient des esclaves noirs.

La force des Arabes, c’est d’avoir su attirer sur leurs terres arides des gens de partout pour y construire un monde nouveau. Ce n’est certainement pas le « cauchemar arabe » qu’avait vu Thesiger à son retour dans la région, mais ce n’est pas non plus un paradis, loin de là. Ces Arabes qui vivaient il y a à peine 50 ans dans des conditions extrêmes, avec à peine de quoi se nourrir et boire, connaissent aujourd’hui le confort. Sans même avoir besoin de travailler parfois. Ils ne voudraient pour rien au monde revenir en arrière. Même s’ils sont devenus largement minoritaires dans leur propre pays et qu’ils doivent parler anglais s’ils veulent se faire servir dans les cafés, les supermarchés, les cinémas… Selon une étude d’une université émiratie, beaucoup d’enfants émiratis, élevés en anglais, sont incapables de converser dans la langue de leurs grands-parents. Les Emiratis connaissent les problèmes liés à la « modernité »: hausse du taux de divorce (un sur trois), baisse du taux de natalité…. C’est peut-être le prix à payer pour la prospérité.

Dubaï 2012 Copyright Sylvie A Briand
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