Ibrahim al-Koni

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Il est l’un des romanciers arabes les plus prolifiques (75 ouvrages!) et les plus traduits, mais Ibrahim al-Koni n’a guère attiré les foules au Festival de Littérature de Dubai, où seule une dizaine de personnes ont assisté à sa conférence. Il y a été question d’identité et de langage, de sédentarité et de nomadisme, de tolérance et de spiritualité, mais pas de politique. C’est en aparté avec quelques journalistes étrangers que cet homme filiforme, Touareg « jusqu’au bout des doigts » qu’il a fort longs, s’est confié sur les révolutions arabes et notamment celle qui a bouleversé son pays, la Libye.

« Le pouvoir central libyen est très faible, miné par la corruption, les haines, les guerres de clans et de tribus. Je ne veux pas justifier ceux qui réclament l’autonomie de la région de Berqa, mais dans le contexte actuel, ils cherchent à sauver le pays, à revenir au système fédéral tel qu’il a existé pendant quelques années après l’indépendance » en 1951, estime l’écrivain né en 1948 dans le désert libyen.

Il vit depuis 1993 en Suisse après des années à parcourir le monde comme journaliste. Il était en délicatesse avec le régime Kadhafi, mais pouvait se rendre à sa guise visiter sa famille restée au pays. « Ma notoriété me protégeait », affirme cet homme énergique qui se déplace avec une canne.

Son frère Moussa est aujourd’hui le représentant controversé de la communauté des Touareg au sein du Conseil national de Transition en Libye (CNT). Les Touareg maliens l’avaient accusé de recruter dans leurs rangs des mercenaires pour combattre aux côtés de Kadhafi au début de l’insurrection libyenne. Ce qu’il a démenti. Reste que l’armée de Kadhafi comptait un bataillon entier de ces nomades du désert et que ce sont eux qui auraient organisé la fuite au Mali de Saadi Kadhafi, le fils footballeur du colonel. Et c’est déguisé en targui que Saif el-Islam, le fils « intellectuel » de Kadhafi, a été arrêté par des miliciens.

La Libye risque de voir éclater son système très centralisé, hérité de l’ère Kadhafi. Des chefs de milices et tribaux ont déclaré le 6 mars l’autonomie de l’ancienne province de Cyrénaïque, une vaste région riche en pétrole qui couvre tout l’Est du pays. Le chef du CNT, Moustapha Abdeljalil, s’est dit aussitôt opposé au « fédéralisme » qui, selon lui, conduirait inévitablement à une « partition » du pays. Un scénario qui n’est pas sans rappeler les velléités d’indépendance du Kurdistan irakien, une région autonome également riche en hydrocarbures.

« Une révolution, c’est la destruction d’un monde. Après l’euphorie vient le temps de la reconstruction qui souvent s’inspire du passé, et, forcément, le temps des désillusions. Mais peu importe la suite, le monde arabe tel que nous l’avons connu est mort. Les révolutions ont tué l’ère du pan-arabisme de Gamal Abdel Nasser et du parti Baath pour laisser place à l’ère de l’islam politique, jusqu’à ce que ce dernier échoue à son tour. L’échec de cet islam politique conduira à la démocratie », assure Ibrahim al-Koni.

Cette transformation du monde arabe a poussé l’écrivain à s’atteler à la rédaction de ses mémoires. « Je veux raconter les révolutions qui ont bouleversé l’humanité et dont j’ai été le témoin privilégié ».

Il est jeune journaliste à Tripoli lors du putsch du colonel Kadhafi contre le roi Idris en 1969. « De plus en plus critique » du nouveau pouvoir « révolutionnaire » dit-il, il part un an plus tard à Moscou étudier la littérature et le journalisme. Il est à Beyrouth lorsque la guerre civile éclate en 1975. Il est en Pologne dans les années 1980 lorsque Solidarnosc donne les « premiers coups de boutoir contre l’empire soviétique ». Il est à Moscou en 1991 quand Mikhaïl Gorbatchev est contraint de dissoudre cette Union devenue une coquille vide après les déclarations d’indépendance des républiques qui la formaient. Il est en visite en Libye quand dans la Tunisie voisine le vendeur ambulant Mohammed Bouazizi s’immole par le feu à l’âge de 26 ans.

Loin des déserts touareg qui l’ont tant inspiré, il mûrit le projet d’un roman inspiré par Bouazizi et son acte de désespoir qui le 4 janvier 2011 a sonné le coup d’envoi des révoltes arabes. « Bouazizi, c’est un peu comme le Christ. Il a fallu qu’il meurt pour que les Arabes renaissent ».

Festival de Littérature

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Quelques mots sur la quatrième édition du Festival de Littérature de Dubaï qui s’est terminée en fin de semaine et se targuait de rassembler une « centaine des plus grands écrivains et penseurs du monde ». Comme cet événement a été créé par une libraire anglaise installée à Dubaï depuis 1968, année de son mariage avec un homme d’affaires émirati, le monde se résumait à l’Anglo-saxonnie et à la Oumma arabe. Cette réserve sur le caractère international de cette foire ne saurait toutefois en diminuer l’importance dans cette contrée du désert où les écoles se comptaient sur les doigts d’une seule main il y a encore trente ans.

Des dizaines d’adolescents émiratis et d’ailleurs ont fait la queue pour obtenir la signature de jeunes auteurs anglais d’horreur, de fantaisie ou de fantastique, de loin ceux qui ont remporté le plus de succès. Les romanciers plus sérieux sont toujours moins suivis. Moins d’une dizaine de personnes ont assisté à la conférence du Libyen Ibrahim al Koni, pourtant l’un des écrivains arabes les plus prolifiques et les plus traduits. C’est l’éternelle misère de l’écrivain arabe « sans lecteurs », selon le romancier irakien Chaker Nouri. « Si un écrivain arabe n’est pas traduit dans une langue étrangère, il n’existe pas car il n’a pas ou très peu de lecteurs arabes », estime cet exilé de Bagdad qui veut désormais écrire en anglais. N’était pas pour le démentir la très faible quantité d’ouvrages en langue arabe au Festival. Les organisateurs pouvaient cependant invoquer la « bêtise » des douaniers saoudiens qui, selon eux, ont lacéré des cargaisons entières de recueils de poèmes ou de romans (ils n’auraient bien sûr jamais touché au Coran) transportées à Dubaï par camions depuis l’Egypte.

Les Feuilles mortes

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On dit dans le monde arabe que les livres sont écrits au Caire, édités à Beyrouth, et lus à Bagdad.

C’était vrai avant le déferlement des barbares.

J’ai rencontré récemment à Beyrouth un éditeur désespéré de livres arabes. Youssef, un vieux monsieur émacié aux habits sombres et surannés, soupire à tous vents que « la poésie arabe est morte », écrasée par la réalité. Et les oeuvres de fiction ne se portent, selon lui, guère mieux, faute de lecteurs.

Bagdad ne lit plus. Du moins plus comme avant. C’est une des tragédies silencieuses de l’invasion américaine de 2003 et du chaos sanglant qui en est résulté. Les librairies et leurs étals jadis si populaires dans les rues animées de la ville ont été pillées, incendiées, bombardées. Lors d’un séjour à Bagdad fin 2007, quelques mois après un attentat meurtrier dans la « rue des libraires », j’avais écrit un reportage sur un artiste irakien qui, pour montrer la destruction culturelle de son pays, exposait des livres mutilés qu’il avait trouvés çà et là parmi les immondices encombrant les rues.

« Ceux qui lisent, les intellectuels, ont fui l’Irak. Certains tentent de relancer la culture du livre à Bagdad, mais c’est difficile », dit Youssef en rajustant ses lunettes.

Il ne publie plus que des livres pour enfants qu’il peine à faire distribuer hors du Liban. « De beaux livres » imprimés en Italie et non plus au pays du Cèdre qui a perdu son savoir-faire et ses outils d’imprimerie avec cette guerre de 15 ans livrée au nom de Dieu et de la Palestine.

Au Caire, on écrit certes encore des livres de qualités diverses, mais pour qui ? s’interroge Youssef.

La ville surpeuplée et paupérisée croule sous les hordes d’analphabètes et de croyants trop souvent fanatisés. Les pauvres n’ont pas le luxe de la lecture, les croyants trop croyants ne jurent que par un seul livre et une seule vérité, et les plus fortunés, parfois formés dans des institutions étrangères, préfèrent souvent lire en anglais ou en français, comme au Levant ou dans le Maghreb.

A Dubaï, il suffit de se rendre dans une librairie pour constater que les Arabes du Golfe ne lisent, dans leur propre langue, guère autre chose que le Coran.

Dubaï compte pourtant la plus grande librairie du monde arabe et peut-être de la planète. Preuve du cosmopolitisme de la ville, la librairie japonaise Kinokuniya offrent des centaines de milliers d’ouvrages en anglais, lingua franca mondiale, des manga japonais et des bouquins en français, en allemand ou en espagnol. La section arabe est très limitée et se résume à des commentaires sur le Coran, des recueils de poèmes et des livres d’histoire dont l’édition est en général de très mauvaise qualité. Les jeunes arabes préfèrent feuilleter des livres en langue étrangère avec leur papier glacé et leurs images en couleur.

Les librairies à Beyrouth donnent plus d’espace à la fiction arabe mais leurs étagères restent beaucoup mieux garnies en ouvrages anglais et français.

A la vue de cette pauvreté étalée, qui pourrait croire que le monde arabe est la cinquième langue parlée au monde avec plus de 300 millions de locuteurs?

L’arabe a peut-être le défaut de ses qualités. C’est une langue riche et complexe, au vocabulaire très étendu et d’une rarissime précision (beaucoup plus que le français par exemple). C’est aussi, d’une certaine façon, une langue élitiste qui cache ses voyelles à l’écrit et fourvoie ses locuteurs dans le dédale de sa grammaire aussi rigoureuse qu’une équation mathématique. Peu d’Arabes la maîtrisent parfaitement. D’autant que c’est pour eux une langue « seconde » apprise à l’école. A la maison ou dans la rue, ils parlent leur dialecte local, proche ou lointain de cet arabe classique utilisé dans les médias, les livres, les affaires politiques ou la correspondance officielle. Un Libanais ne comprend pas le parler d’un Marocain et c’est cette langue classique, commune à tous les Arabes, qui leur permet de communiquer.

Le livre arabe n’a toutefois pas dit son dernier mot. Les populations arabes ont en moyenne moins de 25 ans et sont de plus en plus éduquées, laissant espérer, un jour, une renaissance culturelle.

Laïc dépité et socialiste vaincu, l’éditeur Youssef n’espère lui qu’une seule chose avant de mourir: voir Bagdad ressusciter.

Tu ne manifesteras point

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Les expatriés et sujets émiratis doivent s’occuper à se divertir sans jamais manifester un quelconque engagement politique – autre bien sûr que celui encadré par l’Etat. Et en cette période tourmentée de révoltes dans le monde arabe, les autorités locales sont devenues encore plus sensibles sur cette question. Une information rapportée récemment par Human Rights Watch le montre bien. Dans un communiqué, cette organisation américaine fait état de la révocation pour un an du permis de résidence, et donc de la déportation, d’une cinquantaine de Syriens à la suite d’une manifestation pacifique organisée le 10 février devant le consulat syrien de Dubaï contre le régime de Bachar al Assad – dont les violences sont pourtant condamnées par le pouvoir émirati. Accusés d’avoir enfreint la loi (les autorités ne permettent aucune manifestation sur leur sol), ces Syriens vivant parfois depuis une dizaine d’années à Dubaï sont expulsés des Emirats mais ne seront heureusement pas contraints de retourner dans leur pays d’origine en proie à un conflit armé. Le Qatar, l’Egypte ou le Koweït devraient les accueillir, selon HRW. L’an dernier, cinq Emiratis qui avaient appelé sur un forum en ligne à la mise en place d’un régime démocratique aux UAE ont été arrêtés et condamnés à des peines de prison avant d’être amnistiés par les autorités. On ne badine pas avec la politique aux UAE.

Dubaï, reine des mirages ou refuge arabe?

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Dubaï, ce n’est pas une ville, c’est un chantier, un mirage doré pour certains, un refuge temporaire pour d’autres.

C’est l’histoire d’un cheikh qui, privé de la manne du pétrole contrairement à son voisin d’Abu Dhabi, a décidé de faire surgir du sable une ville de plaisirs et de superlatifs.
A Dubaï, il y des tours ultramodernes – la plus haute du monde qui culmine à 828 mètres – et des îles artificielles. Le seul hôtel 7 étoiles de la planète et des centres commerciaux gigantesques. On peut y faire du ski, jouer au hockey ou nager avec des requins dans un aquarium géant. On peut vivre en plein désert dans des oasis de verdure placées sous constante perfusion aquatique pour éviter la mort sèche. Qu’on soit touriste ou expatrié, la principale raison d’être dans ce paradis semble être celle de consommer et d’exhiber. Jamais je n’ai vu autant de voitures de grand luxe circuler dans des rues qui ont l’air parfois de pistes de course. Même si officiellement, on ne paye pas de taxes à Dubaï, les prix pour la grande majorité des marchandises sont fixés par le gouvernement comme dans un Etat communiste et on a donc beau faire le tour des magasins pour trouver le plus bas prix, il sera le même partout et parfois bien au-delà des tarifs pratiqués en Amérique du Nord. Mais perdure quand même à l’étranger le mythe de Dubaï « tax free good bargain ».
La vieillesse n’est pas de mise ni admise à Dubaï où les trentenaires sont rois. « Venez, travailleurs du monde entier, construire notre rêve (certes écorné par la crise économique mondiale) mais n’oubliez surtout pas de repartir ». Quel étranger de toute façon rêve de finir ses jours à Dubaï? Même les Indiens que j’ai rencontrés, des ouvriers, des employés installés depuis des années dans cette ville ou des commerçants qui y sont parfois nés, font la moue quand on leur demande « Et Dubaï, vous aimez? ». Ils rêvent de retourner dans leur Inde chaotique, pauvre et sale, mais où ils sont chez eux, ils rêvent d’obtenir un passeport américain, canadien ou européen qui reste pour eux l’El Dorado. Car la nationalité ne se vend pas à Dubaï. Même si vous y êtes nés, vous restez Indiens, Iraniens ou Egyptiens. Et si vous voulez faire venir votre vieux père, il n’aura droit qu’à un visa d’un mois, à moins que vous ne réussissiez à prouver que vous êtes son seul soutien financier, ce qui n’est pas toujours facile.
Mais Dubaï, c’est aussi un refuge de « liberté ». Dubaï, c’est un peu l’Amérique pour des Arabes du Levant ou du Maghreb victimes chez eux de discrimination du fait de leur confession, de leurs origines sociales, ou de leur orientation sexuelle. A Dubaï, on vous engage pour vos compétences ou tout simplement parce qu’on a besoin de quelqu’un immédiatement, peu importe votre tribu, votre clan, votre caste, votre parti. Une Egyptienne divorcée peut gagner convenablement sa vie et élever seule ses enfants sans que personne ne trouve rien à redire. Des Libanais homosexuels peuvent vivre en couple dans l’anonymat sans craindre les commérages des voisins qui, comme en Occident, ne se fréquentent pas. Tant qu’on reste discret, on peut presque tout faire à Dubaï.

Quant aux Emiratis, ils ne comptent que pour environ 17% de la population. La cohabitation avec ces étrangers n’est pas toujours aisée,  mais c’est le prix à payer pour leur prospérité. Ils sont logés dans des quartiers, des villes, où les étrangers ne peuvent ni acheter ni louer, leur électricité et leur eau sont subventionnées par l’Etat, ils sont rentiers ou ils occupent des postes administratifs dans les monopoles d’Etat (électricité, eau, téléphone), les hommes fréquentent les cafés de narguilé et parfois les bars, ils sortent en famille ou entre amis dans les cinémas, préférant les séances nocturnes. Ils ont gardé cette habitude du désert de vivre la nuit pour s’épargner les affres d’un soleil cuisant. Bref, ils ne se mêlent guère aux étrangers, Arabes ou pas, ils restent entre eux, ils sont différents et marquent notamment cette différence en portant fièrement leurs habits traditionnels, abaya pour les femmes, dishdasha pour les hommes.